Une soirée de merde qui a fini en bouquets de roses

grenouilleSi j'ai coeur à témoigner publiquement de ces deux anecdotes épiques vécues l'une après l'autre au cours de la même soirée, mardi 6 décembre 2011, c'est parce qu'il me semble qu'elles peuvent être porteuses d'enseignement pour tous ceux qui auraient besoin d'apprendre à "prendre leur place", comme moi, dans certains cas: en société, au bureau ou au sein de notre famille. Prendre sa place, c'est se respecter intimement. C'est protéger ses valeurs et l'amour de soi (à ne pas confondre avec l'ego et l'auto-satisfaction). Prendre sa place, ce n'est pas prendre celle de quelqu'un d'autre. C'est s'aimer suffisemment pour être pleinement à l'écoute de ses besoins et ceux des autres, dans un respect mutuel.

Mardi soir, j'ai été éprouvée deux fois de suite sur cette problématique. Dans le premier cas, j'ai "pris ma place" en la cédant. Dans le second, j'ai "pris ma place" en la revendiquant. Je m'explique.

Acte I
Il est 20h et voilà 20 mn que je tourne dans le quartier de la Jonction à Genève pour trouver à me garer. Finalement, une place se libère sous mes yeux et je m'y glisse avec soulagement. C'était sans compter la présence d'une voiture à l'arrêt, tout feux éteints qui, manifestement, attendait cette place avant moi. Une jeune femme brune en sort très irritée et commence à me houspiller. Je lui réponds aimablement que je suis navrée, que je ne pouvais pas deviner ses intentions puisqu'aucun clignotant n'était en marche. Tandis que je commençais à reculer, voila que cette furie se rapproche de ma fenêtre et commence à me menacer. Là, s'en était trop! "Puisque que vous continuez à m'insulter, je vais la garder votre p... de place!" La jeune femme, hystérique, me crie: "je vais te tuer pétasse, je vais t'exploser ta bagnole!" La voilà qui se rue dans le bistro en face et prend les clients à témoins: "Vous avez vu cette salope? Vous êtes témoins que j'attendais cette place, non?" Les clients, médusés, ne pipent pas mot. Calmement, je prends en photo son numéro d'immatriculation et je la filme en train de gesticuler. Le poste de police est à 20 m. Elle m'arrache l'iphone des mains et le jette sur le trottoir avant de s'en emparer rageusement. Lorsque je lui demande de me rendre mon téléphone, elle me répond:"pas avant que tu aies dégagé ta bagnole, poufiasse!". Entre l'éclat de rire (vu le ridicule de la situation), le coup de boule ou la crise de nerfs, je ne savais pas quoi choisir… Et c'est là que tout se joue, dans l'histoire d'une vie. C'est à cet instant précisément qu'il faut se poser la question: "est-ce que je veux m'en reprendre pour 750 réincarnations, et remettre une couche de violence à mon karma ou est-ce que je préfère sortir de cet engrenage? Est-ce que je rajoute des chaînes à mes pieds ou je fais le choix de me libérer d'un boulet? Est-ce que je lui dévisse la tête ou est-ce que je respire et je dépose les armes? Est-ce que je veux vraiment me battre pour une place de parking? Boaf, non…

Je suis partie, elle m'a rendue mon téléphone, après avoir effacé les photos compromettantes. Je me suis retirée de cette place de parking pour prendre ma place d'être humain non-violent. En même temps, je remercie cette rencontre qui m'a permise de m'affranchir d'un ancien conditionnement ou d'une vieille mémoire encore active en moi puisque cette scène s'est rejouée dans ma vie.

Acte II, 5 minutes plus tard...
Depuis 20 ans, une à deux fois par an, nous organisons, avec une poignée d'amies d'université, des retrouvailles autour d'une bonne table. Et c'est justement pour les retrouver au restaurant que j'ai quitté mon Val d'Anniviers, à deux heures de route. En chemin, j'avais acheté un bouquet de roses pour mon amie D. qui, selon mon interprétation de nos échanges de mail, avait proposé de nous inviter. J'arrive dans le restaurant, avec mon chien et mon bouquet de fleurs. Je demande aux premières venues si D. a bien l'intention de nous inviter. Elles me répondent que "non, pas à leur connaissance"… Cela est sans importance, je pose mon bouquet dans un coin et mon brave toutou en bout de table… Je prends place, en milieu de table, en face des premières venues. Je mets mon sac sur le dossier de la chaise. Cinq minutes plus tard, arrivent nos trois autres camarades; je me lève et nous nous embrassons chaleureusement. Le temps que les unes et les autres finissent de se saluer, je m'absente quelques secondes me laver les mains. A mon retour, D. s'était assise sur ma chaise, malgré la présence de mon sac. Un peu étonnée, je m'approche de la table et j'informe mon amie que "c'était ma place." Et c'est là que tout s'est joué. C'est à cet instant que j'ai fait le tri de mes amis. L'une d'elle m'a lancé avec reproche:"C'est quand même D. qui a organisé la soirée… et puis on s'est dit que tu serais bien, en bout de table, à côté de ton chien!" Abasourdie par tant d'aplomb, je tiens bon et je refuse fermement de me laisser imposer leur décision. Je prie mon amie de me rendre ma place, sous le regard mortifié des autres. Et ce sont ces regards, pleins de reproches, qui m'ont fait l'effet d'une batte de base-ball sur la tête. On m'a jugée parce que j'ai osé me respecter. Pas une seule amie, pendant mon absence aux toilettes, n'a eu la sensibilité de respecter qui j'étais en protégeant mon "espace" qui pourtant était marqué par la présence de mon sac sur le dossier de la chaise. Pas une seule n'a osé relever que "heu non, cette place est occupée par Isabelle". Personnellement, je n'aurais jamais osé m'assoir sur une place manifestement déjà occupée, même celle d'un inconnu.

Profondément blessée, je me suis levée, j'ai pris mon chien et mon bouquet de fleurs et j'ai quitté la salle, me jurant de ne plus jamais participer à ces soirées "entre filles" avec lesquels je n'avais finalement plus grand chose à partager, malgré tout le respect et l'infinie tendresse que je leur porte depuis tant années. J'avais fait le déplacement depuis ma montagne par fidélité et loyauté envers elles. Mais c'était être infidèle à moi-même, qui navigue aujourd'hui sur un autre chemin...

Mais le plus beau dans tout cela, c'est le geste de M. l'une des vaillantes participantes de la soirée, qui m'a couru après dans la rue, en me lancant: "ah, non, reviens s'il te plaît, on va pas passer cette soirée sans toi!" Je lui ai dis qu'il n'en était pas question. Elle a alors ajouté, à ma plus grande surprise: "Bon, alors invite-moi au moins à boire un apéro dans le bistrot d'à côté!" Héberluée, je lui ai demandé pourquoi elle faisait cela? "Mais parce que je t'aime, tu es mon amie, cela fait des mois qu'on ne s'est pas vues et cela me ferait tellement plaisir de partager un petit moment avec toi!" Grosses larmes sur mes joues. Quel merveilleux geste d'audace et d'amitié. Nous avons bu un Kir dans l'esprit d'une complicité rare puis M. est repartie rejoindre les filles. Mais avant, je lui ai dit: "écoute, le bouquet, ce soir, c'est toi qui le mérite!" Et je lui ai jeté mes roses dans les bras, pleine de gratitude et comblée.

Je me suis sentie forte et fière d'avoir osé prendre ma place, au risque d'être jugée et de perdre l'amitié de quelques-unes. Etre vraie et authentique, être fidèle à soi-même, c'est oser la confrontation et oser perdre.
Le lendemain matin, je recevais le SMS de l'une de mes camarade qui me faisait la leçon. Cela a eu au moins le mérite de m'aider à prendre désormais mes distances avec des relations qui ne comprennent plus rien à ma planète tant elles sont axées sur la leur.

Puis un autre SMS de l'amie qui s'était assise malencontreusement sur ma chaise, avec ces mots  réconfortants: "Tu es mon amie d'enfance et je t'aime beaucoup. Je t'embrasse, tu étais la rose qu'il manquait à notre jardin des délices… Love, D." Par ces mots, elle m'a prouvée la profondeur de son amitié et mon coeur lui restera ouvert quand elle aura besoin de moi. Enfin, une troisième amie a exprimé ses regrets par rapport aux propos blessants qu'elle avait tenus au sujet de "ma place avec le chien en bout de table". Cela m'a aussi touchée. Ni l'une ni l'autre n'ont pensé à mal faire. Ce n'était qu'un enchaînement de maladresses auxquelles j'ai réagi, sans concession ni ménagement, ce dont elles n'avaient pas l'habitude, ayant plutôt la réputation d'être une "gentille" qui montre rarement les dents. Comme dirait Thomas d'Ansembourg, dont c'est le titre du livre: "Cessez d'être gentils, soyez vrais!"
La résignation et les non-dits sont souvent responsables de troubles bien plus graves. La paix est un juste et subtile dosage entre concession et fermeté. Trop de ménagement entraîne des catastrophes. Trop de rigidité tue.

Car c'est ainsi que les guerres commencent. Soi en prenant la place des autres, soit en n'ayant pas la force de la reprendre lorsqu'elle vous était réservée et que quelqu'un se l'est appropriée, consciemment ou non. Au niveau de la politique internationale, c'est ce qui se passe au Proche-Orient, entre le peuple d'Israël et de Palestine, par exemple.
Dans notre sphère privée, lorsque l'on ne sait pas "prendre sa place" dans son foyer, en s'affirmant dans le respect de ses valeurs profondes, cela provoque des tensions et des déséquilibres dans le couple qui, souvent, outre la rupture, aboutissent à diverses pathologies et dysfonctionnement psychiques et physiques.

L'indignité, selon moi, ce n'est pas de provoquer un "froid" dans un restaurant. L'indignité, c'est de laisser faire et de se taire lorsque des droits, aussi minimes soient-ils, sont bafoués, chez soi ou chez les autres. L'indignité, c'est se rendre complice de l'expropriation de l'intégrité de celui qui a été lésé.

Etre digne, c'est oser s'affirmer sans compromission, faux-semblants ni hypocrisie. C'est refuser de se laisser acheter. C'est tirer sa révérence lorsque l'on se voit happer dans une scène de théâtre qui tourne à la farce.

Apprendre à faire la différence entre les décors et la réalité des vrais sentiments est un défi de chaque seconde. Cet apprentissage que j'ai choisi et que j'assume pleinement implique un parcours de solitude, alterné de joies et de souffrances. La souffrance n'explique pas toujours des comportements extrêmes. Non, toute personne qui s'énerve n'est pas forcément mal dans sa peau! Cela peut être, au contraire, un état de joie intérieure qui permet le coup d'éclat et l'affirmation de soi, même dans la colère. Mais peu importe la solitude, car les rares rencontres que l'on fait sur les cimes de notre conscience ne sont que plus riches et belles. Elles nous abreuvent de grands bonheurs qui laissent une empreinte éternelle en nous.

Je remercie du fond du coeur cette automobiliste, de même que mes amies, de m'avoir donné l'opportunité d'oser prendre doublement ma place en ce 6 décembre.

Et le "bouquet" dans tout cela (cas de le dire), c'est que j'ai fini ma soirée chez un couple d'amis qui habitaient dans le quartier et qui m'ont recue royalement, malgré ma visite inpromptue. Je me suis sentie accueillie, absolument, le coeur ouvert et sans jugement. J'y ai même fait une belle rencontre. Je me sentais au milieu de ma "famille d'âmes" avec qui je souhaite de tout coeur continuer à cheminer.

Isabelle

Commentaires  

 
#2 Caroline 12-12-2011 10:21
magnifique texte, isnpiré, profond, vrai, authentique, touchant, poétique et d'une vérité éblouissante. Wow Isou! Tu as vraiment le don angélique d'écrire et de nous toucher au plus profond!
Love you
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#1 Amina 11-12-2011 21:30
Chère Isou, très beau ton message...
Comme tu le dis si bien, à chacun son chemin et son sac de pierres...
Je te souhaite beaucoup de bonheur...
Amina
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